Peer Gynt | Entretien avec Olivier Morin

Peer Gynt | Entretien avec Olivier Morin
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crédits photo : Hugo Lefort

 Propos recueillis par Mathilde Aubertin

Mathilde Aubertin : Depuis que tu es sorti du Conservatoire de Montréal en 2002, tu as beaucoup travaillé avec le Théâtre de l’Opsis. Tu as suivi Luce Pelletier sur différents Cycles, notamment le Cycle Oreste et le Cycle italien. Est-ce toi qui avait pour projet de monter Peer Gynt ou bien c’est la compagnie qui t’a approché?

Olivier Morin : En fait, c’est Luce qui m’a proposé de monter un spectacle pour le Cycle scandi- nave. Je pense que ça allait de soi étant donné que j’avais une histoire en continu avec la com- pagnie et que j’avais déjà fait de la mise en scène. Luce m’a invité à lire des textes classiques scandinaves ; des œuvres d’Ibsen et de Strinberg. Au début, j’ai rapidement écarté Peer Gynt parce qu’en le feuilletant et en m’apercevant qu’il y avait 4000 personnages, je me suis dit que ça n’avait pas de bon sens. Luce a insisté pour que je le lise et je me suis rendu compte qu’effec- tivement, ça valait la peine de monter cette œuvre complètement folle!

M.A. À mes yeux, je ne trouve pas ça si étonnant qu’on t’ait proposé de monter Peer Gynt. Il me semble qu’il y a une certaine parenté entre cette œuvre et les créations de ta compag- nie, le Théâtre du Futur. La trilogie Clotaire Rapaille : l’Opéra Rock (2011), L’Assassinat du président (2012) et Épopée Nord (2015) est à tout le moins épique et délirante. Sans compter les 4000 personnages!

O.M. C’est vrai qu’il y a une certaine forme de parenté avec le Théâtre du Futur! Cela dit, quand j’ai accepté la proposition de Luce, c’était bien important pour moi que ça soit en continuité avec le Théâtre de l’Opsis, dans le travail comme dans l’adaptation.

M.A. Puisque tu parles d’adaptation, je voulais aborder la tienne. Tu as décidé de faire ta propre traduction en québécois de la pièce. Je me demandais ce qui avait motivé ton choix et comment tu avais procédé?

O.M. La première fois que j’ai lu Peer Gynt, j’ai lu la traduction du Comte Maurice Prozor. Je pense que c’est une des premières en français, elle date de la fin du 19e siècle. C’est une traduction très fleurie qui a quelque chose de très baroque. Ça me faisait rire! Par la suite j’ai lu plusieurs autres traductions en français, mais elles ne me plaisaient pas autant. Dans celle de Prozor, les situations m’apparaissaient plus clairement. C’était plus probant. À travers cette version, je voyais le potentiel de s’approprier cette langue et de se la mettre en bouche. Quand Ibsen a écrit Peer Gynt, il l’a écrite en vers. En norvégien, le texte ressemble un peu à du Shakespeare. La langue française supporte mal cette forme textuelle. En anglais, la rime amène une forme de légèreté. Bref, c’est aussi en me promenant à travers les différentes traductions anglaises que j’ai réussi à comprendre certaines scènes que je trouvais plus opaques. J’en ai conclu que le langage approprié pour cette pièce est celui qui va droit au but, qui est le plus intelligible possible. Avec Peer Gynt, Ibsen a voulu écrire quelque chose qui pouvait être accessible pour tous. La pièce a quelque chose d’une BD d’aventure ou d’un tableau symboliste. C’est une pièce-party! Cet élément est très important pour moi. Je ne veux pas que le spectateur prenne plusieurs minutes à s’adapter au langage. Pour qu’il puisse entrer dans le party dès les premières secondes, il faut que la langue lui soit familière. C’est pour ça que j’ai voulu québéciser le texte.

M.A. Monter ce classique et chef-d’œuvre de la littérature auquel les plus grands metteurs en scène se sont confrontés, est-ce que ça t’intimide?

O.M. J’ai fait un gros travail de débroussaillage qui m’a permis de tracer les grandes lignes de la pièce et m’a donné la confiance nécessaire pour me lancer dans la mise en scène. C’est sûr que de savoir comment on monte ça, ça donne le vertige... Mon intuition est qu’il ne faut pas tout montrer. Si on se met à illustrer toutes les images évoquées, ça va être tellement multicolore qu’on va épuiser la boîte de crayola en cinq minutes! Il faut trouver des astuces pour évoquer les 4000 personnages et lieux sans avoir besoin de 4000 décors et costumes. Là où c’est intéressant, non pas pour contourner le problème, mais pour aller dans sa direction, c’est que Peer Gynt est un menteur et un fabulateur. Là où nous voyons un arbre, lui, il voit l’ennemi à abattre. Alors, on peut établir une complicité avec le public en lui montrant une chose qui en évoque une autre. On peut se permettre de jouer avec l’imaginaire de tout un chacun parce que Peer est un rêveur. Au niveau théâtral, je trouve ça super stimulant. Bref, autant la pièce est faste, autant j’ai l’impression que le travail de mise en scène va être d’aller dans l’économie et l’optimisation.

M.A. Ibsen était un nationaliste convaincu pour qui l’émancipation de la Norvège et l’affir- mation de son identité se faisaient à travers la célébration de son Histoire et de son folklore. J’y vois un certain parallèle avec le Québec. Qu’en penses-tu?

O.M. J’ai l’impression qu’ici notre rapport au folklore est plutôt différent. Ici, on est encore tout neuf, alors, on se remémore notre folklore parce que ça nous donne un ancrage. On veut affirm- er notre place dans l’histoire parce qu’on n’en a pas épais. Je ne pense pas que de puiser dans le folklore en Norvège revêt la même fonction qu’ici. Là bas, le merveilleux et le fantastique sont omniprésents depuis plusieurs millénaires. Ça fait partie de l’imaginaire collectif. Sinon, la lecture politique qu’on peut faire de Peer Gynt, ça, c’est intéressant. Peer a quelque chose du rêveur sans frontières. Sa quête de soi, il la fait à travers le monde, mais c’est une quête très personnelle. C’est un personnage complètement tourné vers lui-même. Sous des couverts de grande ouverture, il n’est pas du tout tourné vers l’autre. Il veut nourrir sa propre légende. Le personnage a vingt ans.

Il a l’orgueil et la volonté de repousser les limites qui sont propres à son âge. Il est conscient de ses travers, du fait qu’il a un pied dans la réalité et l’autre dans le rêve. Il est complètement centré sur lui-même et cela constitue sa force, comme sa faiblesse. En ce sens, je trouve que l’œuvre fait un bel éloge de la jeunesse. C’est une œuvre sans morale, qui illustre plutôt que donne une leçon. Évidemment, elle est quand même teintée d’amertume. Au fond, Peer court après l’illusion du bonheur. Il veut être le plus fort. Il est prêt à être le roi de tout et n’importe quoi juste pour être le plus fort, mais ça fait de lui le roi de rien. C’est une œuvre qui a tous les sens ouverts. Elle peut dire tout et son contraire. Je trouve ça super intéressant. Je veux que ma mise en scène aille dans ce sens. Je ne veux pas que le message soit clair. Je veux que tous puissent se l’approprier comme un bon film de David Lynch. Je veux que le réseau sémantique soit assez pluriel et complexe pour laisser l’espace au spectateur de tracer son chemin suivant son âge et son background.

M.A. J’avais aussi envie d’aborder ton double rôle au sein de la production. Tu en fais la mise en scène, mais tu as aussi décidé d’y participer comme acteur.

O.M. Oui, j’aime ça! Je ne sais pas si c’est la bonne chose à faire, mais ce n’est pas grave. Ce que j’aime c’est que comme interprète, j’ai un point de vue différent sur ce qui se passe. De pouvoir être dans l’espace de jeu me permet de comprendre beaucoup de choses pour la mise en scène.

M.A. Et tu ne trouves pas ça difficile de faire partie de l’action puis de devoir en sortir pour avoir un regard global sur ce qui se passe?

O.M. Pas vraiment. Quand on met en scène, on voit les trucs directement, on les lit plus facilement. Donc, quand on embarque sur le plateau, les enjeux sont plus limpides et plus faciles à interpréter. La direction d’acteur en est facilitée. Pour moi, il y a quelque chose de très naturel dans le fait de revêtir ce double rôle. Ça me donne un point de vue optique et sensoriel tout à la fois. En plus, ça permet d’abattre le mur qu’il peut y avoir entre le metteur en scène et les acteurs. Ça permet de travailler dans le dialogue. Je suis comme un capitaine qui est dans le bateau, qui participe aux tâches, mais qui s’assure de tenir la barre!

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