Henrik Ibsen : un portrait de son oeuvre à travers le temps

Henrik Ibsen : un portrait de son oeuvre à travers le temps
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Par Mathilde Aubertin

 

Tout être humain de valeur est symbolique, tant dans sa carrière que dans sa relation à l’histoire. Mais les mauvais écrivains rendent ce symbolisme conscient. (…) il doit être caché dans l’œuvre, comme une veine d’argent dans une montagne.[1] 

 

 (…) Le talent n’est pas un acte, c’est un devoir. [2]

 

     C'est dans une Norvège qui n'en est pas encore tout à fait une que naît Henrik Ibsen en 1828. Territoire danois pendant des siècles puis suédois à partir de 1815, la Norvège n'accédera à son indépendance qu'en 1905. Ibsen grandit dans un environnement de suppression de la langue et de l'identité norvégienne. L'élite est danoise et le pouvoir suédois[3]. Oppressé de toute part, c'est sous le joug de l'Église Luthérienne que se réfugie le peuple norvégien[4]. Condamnant toute forme de liberté de pensée, diabolisant toutes les passions, l'austère Église ne fait pourtant qu'étouffer davantage une population à bout de souffle.

     Ainsi, l'œuvre d'Ibsen est motivée par le thème de la quête identitaire reflété par le furieux désir d'émancipation national et religieux qu'il voulait pour lui-même ainsi que pour son peuple.

 

Premiers succès et exil 

     Jeune homme, il s’initie à l’écriture dramatique en invoquant de grands évènements historiques. Grands politiciens antiques, guerriers vikings issus du lointain passé glorieux de la Norvège sont autant de personnages qui lui permettent d’évoquer ses idées réformistes et anti monarchiques. Cette série de drames historiques s'amorce avec Catilina écrit en 1849. Première pièce montée au Théâtre de Christiana (ancien nom d'Oslo), elle est un franc succès. D'ailleurs, celle-ci introduit de belle façon les thématiques intrinsèques à l’ensemble de son oeuvre. Ibsen écrira lui-même à la fin de sa vie :

Bien des choses dont mon œuvre ultérieure a traité – le conflit entre l'aspiration et les aptitudes, la volonté et les possibilités, le croisement de la tragédie et de la comédie, à l'échelle générale ou individuelle – sont déjà vaguement indiquées ici. [5]

     Les années suivantes lui permettent de poursuivre l'écriture de pièces historiques et même de s'essayer à la comédie. Pourtant, malgré quelques succès, le génie ibsénien ne s'est pas encore révélé. En effet, il faudra des bouleversements d’ordres politiques pour permettre à Ibsen d'entrer dans une nouvelle étape d'écriture. En 1863, mécontent des décisions politiques prises par la Suède concernant la succession du roi du Danemark, l'auteur s'exile en Italie. Il y vivra ses années les plus inspirées. Cette période s'amorce avec la rédaction de trois drames philosophiques, dont Peer Gynt, en 1867. C'est sous le chaud soleil du sud qu'Ibsen compose la plus nordique de ses œuvres !

 

Proto-féminisme

     Ibsen publie Dame Inger d’Östraat en 1855. Racontant la vie d’Inger d’Östraat qui, vers 1527, aurait eu « la possibilité d’arracher la Norvège aux puissances étrangères »[6], la pièce est l’une des œuvres les plus réussies de sa jeunesse.[7] Par ailleurs, elle évoque un idéal d'égalité homme femme auquel Ibsen semble adhérer. En effet, le personnage féminin au centre de l’œuvre sera le premier d'une longue suite d’héroïnes féminines ibséniennes, on pense notamment à Nora d’Une Maison de Poupée (1879) et Hedda, d’Hedda Gabler (1891). Sans ne jamais s'être déclaré féministe, l'auteur est pourtant convaincu que « [...] le progrès social [doit] venir de “l'aristocratie”, des femmes et des ouvriers. »[8].  En écrivant des pièces dont les enjeux principaux sont vécus par des femmes, Ibsen a su hisser l'importance de leurs rôles au sein de la société au même niveau que celui de l'homme. Cette posture constitue entre autres ce qui fait de l’auteur norvégien un incontournable de la littérature aujourd’hui.

 

Précurseur du drame moderne

     Rompant avec la tradition théâtrale d’alors, les drames écrits par Ibsen sont construits autour de la « complexité vertigineuse des êtres »[9]. En ce sens, il est l'un des précurseurs du théâtre moderne. En effet, le XIXe siècle constitue une époque charnière en ce qui a trait à l'évolution du rapport entre texte et mise en scène au théâtre. Jusqu'à cette époque, « Le théâtre dramatique est subordonné au primat du texte » . C'est-à-dire que le texte constitue l'élément central de toute forme de représentation. Le jeu d'acteur se limite à la déclamation du texte dans une suite de gestes et de mimiques dont les codes permettent d'exprimer diverses émotions. Les personnages sont construits autour de types que le spectateur peut reconnaître et identifier rapidement, par exemple : le serviteur débonnaire, le père avare, la jeune fille vertueuse, le vieil homme lubrique, etc. En ce sens, la mise en scène est inutile, car chaque pièce est montée selon les codes écrits qui lui sont inhérents. Bref,  durant le siècle d'Ibsen s'opère un bouleversement de ce qui constituait jusqu'alors la représentation théâtrale. Le metteur en scène s'approprie de plus en plus le texte, faisant de chaque production théâtrale un objet d'art unique. Les personnages, quant à eux, gagnent en profondeur et en subjectivité.

     Le théâtre d'Ibsen suit ce mouvement. Il ouvre la voie au théâtre contemporain dans lequel « le tragique n’est pas relié à un évènement ou à une fatalité extérieurs au personnage, mais déterminé par un état et une évolution psychiques internes qui, à la limite, n’ont d’existence que pour ce seul personnage. »[11] De  plus en plus dépouillées, les œuvres ibséniennes inaugurent une dramaturgie de la psyché à travers lesquelles les personnages jouent le paroxysme de leur drame personnel de façon rétroactive. Le présent ne servant qu’à évoquer le passé, ses pièces sont construites de manière à créer « une psychanalyse inversée. »[12] Son œuvre, immensément précieuse, marque un jalon dans l’histoire du théâtre. Introduisant le drame au cœur des individus, il est un précurseur du tragique moderne ; celui qui agit dans le quotidien et dans l’intimité la plus profonde de chaque être. 

 

Défenseur des libertés et renommée internationale

      Homme chez qui le sens moral prédomine, Ibsen fustige les anciennes croyances qui tendent à garder le peuple dans l’ignorance. Son sens aigu de la justice le pousse à entrer en guerre contre toutes les formes de corruptions et d’oppressions de l’élite bourgeoise et religieuse.[14] Des pièces comme Une Maison de Poupée (1879) et Les Revenants (1882) critiquent l'institution du mariage au sein du puritanisme luthérien qui interdit la désunion des partis malgré les pires atrocités et pousse la femme à se soumettre à l'autorité suprême de son mari. À travers Un ennemi du peuple (1882), Ibsen dénonce la pression sociale qu'impose l'opinion de masse alors qu'à travers Le Canard sauvage (1884) il dénonce celle imposée par la famille.

     Ces œuvres, pour ne nommer que celles-ci, feront véritablement passer Henrik Ibsen du statut d’auteur de talent à une renommée internationale. Pourtant, c’est un homme désenchanté qui revient vivre en Norvège après 27 ans passés à l’étranger. Son nouveau statut de vedette n’y change rien. Ces dernières œuvres semblent être « le contre-pied des premières. »[15] De Solness le constructeur (1892) en passant par John Gabriel Borkmann (1896), jusqu’à sa toute dernière Quand nous nous réveillerons d’entre les morts (1899), il met en scène des héros vaincus qui accueillent la mort avec bonheur.

 

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[1] Jacques De Decker. (2006). Ibsen. Édition Gallimard, Folio biographies, p.60 citant : P.G. La Chesnais, Plon. (1930-1945). Œuvres complètes. 14 vol. op.cit. t.5, p.43.

[2] Ibid. p.61, citant : traductions revues du compte Prozor, présentation de Michel Mayer (2005). Pièces contemporaines. LGF Imprimerie nationale, coll. « La Pochothèque ».

[3] Ibid.

[4] Stéphane Lépine (1990). Henrik Ibsen : la révolte morale. Jeu : revue de théâtre. n.57. p.41.

[5] Jacques De Decker (2006). Ibsen. Édition Gallimard, Folio biographies, p.30, citant : traduction et présentation de P.G. La Chesnais, Plon (1930-1945). Œuvres complètes. 16 vol. op.cit. t.1, p.29.

[6] Ibid., p.46.

[7] Ibid., p.48.

[8] Jacques De Decker (2006). Ibsen, Édition Gallimard, Folio biographies, p.37.

[9] Jacques De Decker (2006). Ibsen. Édition Gallimard, Folio biographies, p.13.

[10] Hans-Thies Lehmann (2002). Le Théâtre postdramatique. Paris : L'Arche. p.27.

[11]Jean-Pierre Sarrazac (1989). Théâtres intimes. L’épilogue Ibsenien. Actes Sud. Repéré à : https://www.acte2deux.org/ecrits-henrik-ibsen/

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Stéphane Lépine (1990). Henrik Ibsen : la révolte morale. Jeu : revue de théâtre. n.57. p.42-43.

[15] Ibid., p.43.

 

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