– Extrait de Peer Gynt

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Extrait de «Peer Gynt»

d'Henrik Ibsen (adaptation de Olivier Morin)

Acte Premier

SCÈNE I - ÅSE

 

(Un espace boisé près de l'enclos d'Åse. En bas, un torrent. De l'autre côté, un vieux moulin. Chaude journée d'été. Peer Gynt, garçon de vingt ans, solide et bien bâti, descend le sentier, suivi de sa mère, Åse, petite et délicate. Elle le gronde et paraît furieuse.)

ÅSE: Menteries! Menteries! Un paquet de menteries, Peer Gynt!

PEER GYNT: Non, je mens pas!

ÅSE: Jure-moi que c'est vrai, d’abord.

PEER GYNT: Pourquoi tu veux que je jure?

ÅSE: Tu vois: t'oses même pas! Menteries!

PEER GYNT: Non, c'est tout vrai, d'un bout à l'autre!

ÅSE: T'as pas honte de mentir comme ça à ta mère? Ah ça! Tu t'en vas chasser le renne sauvage dans les montagnes pendant des mois sans te soucier de la récolte; tu rentres après, pas de fusil, pas de gibier, le manteau en miettes, pis là tu veux me faire voir la lune en plein midi? Ben voyons donc!

Ton fameux renne sauvage, il était où?

PEER GYNT: … À l'ouest du Mont Gjendin.

ÅSE (railleuse): Ah ben oui!

PEER GYNT: (plonge dans le récit) J'avais le vent dans ‘ face... un grand vent vif. Derrière un tronc d'arbre, le renne était là, à lécher du lichen.

ÅSE: Ah ben oui!

PEER GYNT: La neige craquait sous ses sabots... J'aperçois un bout de ses bois. Je rampe vers lui, je l'espionne: t’as jamais vu un buck pareil… Gras! Immense! Luisant!

ÅSE: Ben oui!

PEER GYNT: Paf! Je tire. Le renne roule à terre. Je lui saute sur le dos, je le ramasse par l'oreille gauche pis je lui plonge mon couteau entre les deux épaules. Il pousse un cri de mort, fait tomber mon couteau, me ramasse le bassin dans son panache pis détalle avec moi vers la crête de Gjendin!

ÅSE (involontairement) Doux Jésus!

PEER GYNT: Cette montagne là, tu la connais: elle fait un demi mille de long: une arête tranchante comme une faux qui donne sur deux pentes abruptes! Des deux côtés: un flan à pic, profond de mille trois cent mètres! On fend l'air à la course sur la crête. Jamais j'avais enfourché pareille monture! On aurait dit qu’on galopait directement vers le soleil!

ÅSE (étourdie) Eh seigneur...

PEER GYNT: Tout à coup, au bout de la crête, le renne sauvage fait demi-tour et, d’un petit bond, il se tire en bas! dans le gouffre!

Devant nous: un abime sans fond! On fend une première couche de brouillard! puis une nuée de mouettes! On descend d’un trait. Tout au fond j'aperçois une tache blanche comme le ventre d’un renne sauvage. Ma Mère! C’était notre propre reflet sur le lac tranquille!  

ÅSE: Mon Dieu! Achève!

PEER GYNT: Les deux rennes, le vrai/son reflet, se rentrent dedans. Les flots jaillissent, écumant de partout. Nous voilà, battant l'eau longtemps, lui qui nage en avant, moi jusqu'à la rive nord du fjord. (un temps, il reprend son souffle) Rendu là, j’ai pris le chemin vers ici...

ÅSE: Pis le renne?

PEER GYNT: Il court encore.

ÅSE: (inquiète, elle l’ausculte) Tu t'es pas cassé le cou, toujours? Une jambe? Un bout de dos? Oh! merci mon Dieu! (un temps, elle y repense) AAAAAHH! bandit! Cette histoire-là, je me souviens l'avoir déjà entendue quand j'étais petite fille. Ce n'est pas à toi, c'est à Gulbrand Glesne qu'elle est arrivée.

PEER GYNT: Elle nous est arrivée à tous les deux! Ces histoires-là, ça ré-arrive une fois de temps en temps.

ÅSE : Oui, oui! Ça se répète un mensonge... (pleurant) Mon Dieu! si je pouvais mourir pis me reposer en terre!

PEER GYNT: Fâche toi pas. Sois donc heureuse à la place.

ÅSE: Tais-toi donc! Heureuse? avec un cochon de fils comme toi? Une pauvre veuve abreuvée de honte! Qu'est-ce qui reste de toutes les richesses de ton grand-père? Il sont où les lingots d'argent du vieux Rasmus Gynt? ses écus? Ton père les a fait danser. Il les a lancés comme des poignées de sable, achetant des terrains dans toutes les communes des alentours, en roulant dans des carrioles dorées. Sans compter tout l'argent gaspillé pour les grands festins d'hiver où chaque invité cassait son verre après le mur? Il est où cet argent là aujourd’hui?

PEER GYNT: «Mais où sont les neiges d'antan?»

ÅSE: Silence devant ta mère! Regarde la maison! l'enclos! Il n'y a pas une vitre qui soit pas pétée. Les haies sont à terre; le bétail a nulle part où s'abriter; les champs sont en friche pis on a une saisie à tous les mois.

PEER GYNT: Bah, la chance... ça va, ça vient...

ÅSE: La chance? Ça fait longtemps qu'on en cultive pu par ici. Oh, c’est sûr! dans le temps, on nous admirait: tout le monde sortait de la maison ici repu à en crever.

Mais c'est dans le malheur qu'on reconnaît les gens. Du jour où ton père, «Jon Gynt, le colporteur», s'en fut allé par les grands chemins avec son baluchon, tout est devenu silencieux ici. Toi: t’es grand, t’es fort, tu devrais aider ta vieille mère? Grand pas bon! Tu m’as jamais aidé! Dans la maison, tu fais le flan mou, étendu devant le foyer à brassouner de la cendre. Dehors, quand tu vas au village, tu fais fuir les filles ou ben tu te bats avec les plus mauvais sujets de la commune. À cause de toi, je suis la risée du monde entier!

PEER GYNT: Laisse-moi tranquille...

ÅSE:  Vas-tu nier que c'est toi, il n'y a pas si longtemps, qui a provoqué la grosse bataille à Lunde où vous vous êtes battus comme des chiens enragés? C’est pas toi qui as cassé le bras d'Aslak, le forgeron?

PEER GYNT: Qui qui t'a conté ça?

ÅSE: Une madame.

PEER GYNT: (se frottant le coude. Il fait pitié) C’était pas lui, la victime, c'était moi.

ÅSE: (inquiète) Toi ça?

PEER GYNT: Oui, Maman, c’est moi qui a été battu.

ÅSE: Comment cela?

PEER GYNT: C'est un grand gars, tu sais...

ÅSE: Qui ça?

PEER GYNT: Aslak.

ÅSE: Tu me donne le goût de vomir! Battu par un ivrogne! par un pilier de taverne? (elle se remet à pleurer) Tu me dégoûtes...

PEER GYNT: Bon, c’est ça. Toujours la même toune triste. (Riant.) Console-toi donc, ma Mère. Je suis là, là.

ÅSE: Tu vas me faire mourir avec ta mauvaise vie!

PEER GYNT: Mais non... Fie-toi sur moi: un jour, tout le monde dans la commune va s’incliner devant moi.

ÅSE: (railleuse) Toi ça!

PEER GYNT: On sait jamais ce qui peut arriver!

ÅSE: Si il pouvait au moins arriver que t’apprennes à raccommoder tes culottes toi-même, j'en demanderais pas beaucoup plus.

PEER GYNT: (avec fureur) Un jour, je vais être un Roi!

ÅSE: Ben oui!

PEER GYNT: Donne-moi juste un peu de temps.

ÅSE: Oui, oui, «donne-moi juste le temps de devenir un roi», comme dirait l'autre.

PEER GYNT: Tu vas voir, ma mère...

ÅSE: Veux-tu bien arrêter! T’es fou à lier. T’aurais pu devenir quelqu’un de bien si t'avais pas toujours la tête pleine d’inventions pas possibles. Ingrid, la fille du propriétaire à Hægstad, elle te regardait d'un œil tendre. Tu aurais pu obtenir sa main si t’avais voulu.

PEER GYNT: Tu penses?

ÅSE: Ah! Une belle fille comme ça — riche en plus — une fille de propriétaire! Si t’avais voulu juste un peu, tu serais un époux heureux aujourd’hui, au lieu de trainer ici tout déguenillé.

PEER GYNT: (un temps, puis vivement) Viens-t'en!

ÅSE: Où ça?

PEER GYNT: À Hægstad.

ÅSE: Mais mon pauvre garçon! Tu vas te taper le nez sur la porte.

PEER GYNT: Pourquoi?

ÅSE: T’as manqué ton tour.

PEER GYNT: Comment ça?

ÅSE: Pendant que tu chevauchais dans les airs sur ton grand renne sauvage, Mads Moen a obtenu sa main!

PEER GYNT: Quoi? Mads Moens? Il est même pas beau!

ÅSE: C'est lui qu'elle va épouser.

PEER GYNT: Attends minute, je m’attèle une monture. (il veut s'éloigner.)

ÅSE: Épargne ta peine. La noce est fixée pour demain.

PEER GYNT: Je vais être là ce soir.

ÅSE: Ah non! Tu vas pas encore me faire honte?

PEER GYNT: Reste tranquille. Tout’ va ben aller. (il soulève Åse dans ses bras.)

ÅSE: Lâche-moi!

PEER GYNT: Non. Je vais t’emporter comme ça jusqu'à la noce! Yi-ha! (galopant) Je suis le renne sauvage pis toi t’es Peer Gynt!

ÅSE: (elle a très peur) Ah!

(il la dépose)

PEER GYNT: Un petit bec au renne pour la belle promenade.

ÅSE: (lui donnant un soufflet) Tiens! voilà ta paye!

PEER GYNT: Ayoye! C’est pas du petit change! (il la rattrape)

ÅSE: Lâche-moi!

PEER GYNT: Pas avant qu’on soit rendus chez les parents de la mariée. Tu vas parler pour moi. T’es intelligente, toi. Fais entendre raison au père d’Ingrid. Dis-y que Mads Moen est un pas-bon.

ÅSE: Lâche-moi.

PEER GYNT: Dis-lui aussi à quel point Peer Gynt est un bon garçon.

ÅSE: Ah! Compte sur moi: Je vais te faire un bon certificat!

PEER GYNT: Ah oui?

ÅSE: (avec des coups de pieds de rage) Je me la fermerai pas avant que son père ait lancé ses chiens après toi!

PEER GYNT:  Hum... Je vais y aller tout seul...

ÅSE: Je te suis!

PEER GYNT: Mais non, maman chérie, t'en as pas la force...

ÅSE: Pas la force? Je suis assez fâchée, je pourrais péter des roches avec mes dents!

Je vais te suivre, j’vais leur dire, moi, t’es qui!

PEER GYNT:  Non non, reste ici!

ÅSE: Jamais!

PEER GYNT: Tu ne viens pas.

ÅSE: Tu vas m'en empêcher? Comment?

(Peer Gynt hisse sa mère sur le toit de la maison. Åse crie et se débat.)

ÅSE: (sur le toit) Descends-moi!

PEER GYNT: Écoute-moi.

ÅSE: NOOOON!

PEER GYNT: S’il vous plait!

ÅSE: (lui lançant une motte de terre) Descends-moi tout de suite!

PEER GYNT: (il s'approche d'elle.) Tiens-toi tranquille; tu vas te casser la face.

ÅSE: Grand innocent!

PEER GYNT: Bouge pas.

ÅSE: Je vais te sacrer une claque!

PEER GYNT: Donne-moi donc ta bénédiction à la place!

ÅSE: NOOOOON!

PEER GYNT: Adieu d’abord! Je reviens dans pas long. Fais attention. (il s'en va.)

 

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